LE LEZARD DE L'ALCAZAR
by Florence Hinckel
Smashwords Edition
Copyright © 2012 Florence Hinckel
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DU MÊME AUTEUR
* L'été où je suis né, Gallimard Jeunesse, 2011
* Le Chat Pitre, Nathan, 2011
* Grave in love, tome 8 de La ligne 15, Talents hauts, 2011
* Révoltée, tome 7 de La ligne 15, Talents hauts, 2011
* Zéro commentaire, tome 6 de La ligne 15, Talents hauts, 2011
* Une fille sans faille, tome 5 de La ligne 15, Talents hauts, 2011
* T'es pas cap, tome 4 de La ligne 15, Talents hauts, 2010.
* Plus belle tu meurs, tome 3 de La ligne 15, Talents hauts, 2010.
* Toutes les filles de la Terre, tome 2 de La ligne 15, Talents hauts, 2010.
* Ma métamorphose, tome 1 de La ligne 15, Talents hauts, 2010.
* A toi, Oskar, 2010.
* Les vestiges du futur, tome 2 de L'étoile d'Elnakin, Oskar, 2010.
* Le dragon du fleuve, tome 1 de L'étoile d'Elnakin, Oskar, 2010.
* L'été où je suis né, Je Bouquine, Bayard Presse, 2010.
* Vanilles et Chocolats, Oskar, 2010.
* Le Maillot de bain, Talents hauts, 2009.
* Les Copains, le soleil et Nabila, Gallimard Jeunesse, collection Folio Junior, 2009.
* Ma mère est maire, Talents hauts, 2008.
* Le chocolat magique, Averbode, 2008.
* La Fille qui dort, Les 400 coups, 2007.
* Confidences entre filles, Rageot, 2007.
* Le Lézard de l'Alcazar, Le lutin Malin, 2007.
* Amoïlena, Le Griffon Bleu, 2006.
* La Guerre des vanilles, Magnard, 2006. Trophée 2008 Livre mon ami
* Clopes en stock, Rouge Safran, 2005.
* Le Panier aux mystères, Rouge Safran, 2003.
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Vous pouvez consulter le slog de l'auteur à cette adresse :
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TABLE DES MATIÈRES
Bang !
La tête me tourne et la douleur m’arrache deux larmes. Mais c’est l’humiliation qui appelle le reste d’humidité dans mes yeux, que je retiens de toutes mes forces. Non, je ne pleurerai pas davantage.
Le ballon qui m’a frappé la joue rebondit un peu plus loin, et un garçon vient le chercher, sans même me regarder. Il a sans doute cru qu’il avait percuté le mur, ou bien qu’il m’était passé à travers le corps. Peut-être que si j’y mettais du mien, d’ailleurs, je pourrais traverser ou me fondre dans le mur lui-même, et disparaître tout à fait.
Mais je suis bien là, et le mur auquel je m’appuie pour me lever du banc, est bien solide sous mes doigts. Pour en être certaine, je me regarde dans la vitre de la porte qui mène à l’escalier des cours moyens.
Je m’examine un moment, dans le bruit de la cour de récréation. C’est soudain comme si j’étais toute seule avec moi-même. J’aime bien m’isoler comme ça de temps en temps.
Voilà, cette petite fille de dix ans dans la vitre, presque onze, c’est moi, Pauline. Je ne suis pas vraiment jolie, autant le dire tout de suite. Je le sais parce que dans les histoires que je lis, les papas appellent leurs petites filles avec des surnoms super jolis, comme Ma Princesse, Ma Belle, Ma Puce ou Ma Pitchounette. Mais moi mon père, il m’appelle Pauline et c’est tout. J’ai un rêve secret, c’est qu’un jour il m’appelle Ma Vahiné, parce que j’ai de longs cheveux noirs qui me caressent les épaules et le dos, et des yeux très noirs aussi, et une peau qui vire chocolat dès qu’elle voit le soleil. J’imagine que si on me mettait un collier de fleurs autour du cou, et une grosse rose rouge dans les cheveux, on pourrait croire que je viens direct de Tahiti, même si je ne sais pas si c’est vraiment des roses qu’ils ont là-bas, ou un autre nom de fleurs compliqué. Il faudra que je me renseigne.
Bon, s’il ne m’appelle pas comme ça, c’est peut-être parce que je ne suis pas aussi belle qu’une vahiné. Je crois que tout est trop rond en moi. C’est pour ça qu’en réalité je n’oserais jamais m’habiller comme une fille des îles. C’est pour ça aussi que je reste toujours assise sur le banc dans la cour de l’école, pendant que les autres filles dansent sur des chorégraphies compliquées.
— Allez les filles, on y va ! On n’a qu’à danser sur la dernière chanson de Britney Spears, OK ?
Je me détourne de mon reflet dans la vitre, et je les regarde, ces filles qui se mettent sur trois files au beau milieu de la cour pour qu’on les voie bien. Les garçons râlent parce qu’ils ne peuvent plus jouer au foot, mais du coup ils sont obligés de regarder. Elles commencent leur show comme à la télé. Elles se dandinent dans tous les sens, elles mettent leur menton sur leurs mains, leurs mains sur leurs fesses, et leurs fesses montent et descendent : je ne sais pas comment elles font. Pendant ce temps, j’ai honte pour elles toutes, quasiment, mais moi, personne ne me regarde, dans la cour. Je crois même que personne ne me voit, en fait, parce que des ballons de foot, j’en ai reçu un sacré paquet dans la figure. Ce sont elles qui ont raison, au bout du compte : elles se montrent, et comme ça on les voit.
Moi, je suis loin d’être comme les jolies filles de la télé, ou comme celles des magazines où on trouve les paroles des chansons, et les conseils de beauté des stars. Les filles qui se dandinent devant moi, elles leur ressemblent, parce qu’en plus elles s’habillent pareil, mais moi non. Moi, je ressemble à un ballon qui attire les autres ballons, et rien d’autre.
Parfois, entre deux mouvements, j’ai l’impression que Shannon me regarde d’un air mauvais. Je me fais peut-être des films. Mais ce qui est sûr, c’est que cette fille, elle ne m’aime pas. Du coup, j’ai un peu de mal à l’apprécier, forcément...
Il faut dire qu’elle ne loupe pas une occasion de faire sa belle, et ce qui m’énerve, c’est qu’elle y arrive. Oui, c’est vrai, elle a des longs cheveux châtain, épais et tout ondulés, un visage de poupée, et elle est toute mince. Elle ressemble à une animatrice d’émission de musique à la télé. Du coup, elle se la joue, c’est sûr. Je ne sais pas, peut-être que je ferais pareil à sa place. Mais comme je ne suis pas à sa place, je marronne, et on dirait qu’elle le sent. Alors elle me cherche, exprès, tout le temps. Par exemple, dans la classe, quand elle passe à côté de mon bureau, elle balance ma trousse par terre. Au début, je protestais :
— Madame, elle l’a fait exprès !
Mais la maîtresse, elle a un sacré boulot avec cette classe de CM2 qui est tout le temps comme une grosse vague du Vieux Port, qui menace de s’écraser en milliers de gouttelettes sur ses lunettes. On l’aime bien, tous, la maîtresse, parce qu’elle est sévère-mais-juste, comme on dit, et qu’elle nous parle souvent comme à des grands. L’autre jour, elle nous a un peu expliqué les guerres, les attentats, tout ça. Elle conclut souvent en disant qu’en réalité, c’est pareil qu’en classe, il n’y a pas de gentils et de méchants comme dans les contes pour enfants, il y a juste des gens malheureux, ou tristes, ou pauvres, qui essaient de devenir moins malheureux, tristes et pauvres. Peut-être bien. Mais dans le cas présent, c’est Shannon qui a cette chance d’être aussi belle, et moi qui suis si triste de ne pas l’être, et pourtant c’est elle qui est méchante.
Quand j’avais le courage d’appeler la maîtresse, elle n’avait jamais rien vu : forcément, cette peste de Shannon avait choisi son moment. Et la maîtresse attendait toujours des preuves, pour ne pas punir à tort. Alors Shannon, elle ouvrait des yeux grands comme les zéros de ses rédacs, parce que, heureusement, il y a une justice quelque part, et elle est nulle en français, Shannon. Et elle se mettait à hurler :
— QUOI ? P’tain, mais elle est malade cette fille !
— Shannon, s’il te plaît, disait doucement la maîtresse, pas de gros mots…
— Ouais mais p’tain elle raconte n’importe quoi ! Hé, faut te soigner, la grosse ! Tsss, tête qu’elle a…
Et là, tout le monde rigolait. Enfin, il me semblait parce que ça faisait comme un gros tonnerre au-dessus de ma tête, qui allait bientôt se muer en orage, et si ça éclatait, ça allait couler en pluie dans mes yeux et sur mes joues. Alors je me concentrais pour penser à un grand soleil qui allait assécher tout ça. J’y arrivais lorsque je voyais le regard de la maîtresse, qui ne pouvait pas faire grand-chose d’autre que de demander à Shannon de se taire et de s’asseoir. C’était un regard qui me disait : courage.
Mais depuis, pour éviter l’humiliation publique, je ne dis plus rien quand Shannon me titille. Comme ça, il n’y a plus d’orage au-dessus de moi, contre lequel je dois lutter, et je peux me concentrer sur d’autres choses. C’est comme ça que j’ai découvert que toute la classe n’était pas de son côté. La dernière fois, quand elle m’a coupé une mèche de cheveux en ricanant, j’ai bien vu les regards des autres. Personne n’a rien osé dire parce que c’est elle la plus belle et la plus forte, mais ils n’étaient pas d’accord, c’était sûr. Cette fois-là, il y a eu Louna qui a secoué la tête. Pourtant elle est belle, aussi, Louna, avec ses longs cils et sa bouche brillante comme une princesse des mille et une nuits. Mais elle, elle n’embête personne. Shannon a vu son geste et lui a craché :
— Qu’est-ce qu’il y a, Louna ? Quelque chose qui ne va pas ?
Louna a détourné la tête, et n’a même pas daigné lui répondre. Ça m’a plu comme réaction. Shannon a émis son Tssss habituel, et a replongé le nez dans son cahier mal tenu.
À la récré, je suis allée voir Louna, mais avant que j’ouvre la bouche, elle a dit :
— Écoute, C'est pas parce que je ne suis pas d’accord avec Shannon qu’on va devenir copines, OK ? Tu vois bien qu’on n’a pas le même genre, toi et moi…
Et elle est repartie dans la direction opposée, avec trois filles, pour parler d’un chanteur à la mode.
Je suis restée comme une idiote, plantée au milieu de la cour, à la merci des ballons qui volaient, en me disant que la maîtresse devait nous cacher plein de choses sur la cause des guerres dans le monde…
Je peux aussi vous parler de là où je vis.
Mon univers, c’est notre appartement, rue Montbrion, pas loin de l’avenue de la République, à Marseille. Et puis c’est la rue de Lorette, et ensuite le parvis devant la Vieille Charité, et la rue du Petit Puits, et hop je suis dans la rue de l’école, puis dans mon école. C’est tout. Je ne connais pas grand'chose d'autre, parce que je n’aime pas sortir. Si, des fois, juste pour aller à la bibliothèque du Panier. J’adore cet endroit, parce qu’il y a plein de livres et j’adore les livres. Mais au-dessus de l’entrée, au premier étage, il y a toujours un chien énorme qui m’aboie dessus, et j’ai toujours super peur qu’il saute par-dessus la palissade et qu’il vienne me dévorer. Je suis sûre qu’il en serait capable, parce qu’en plus c’est le chien de Shannon. Peut-être qu’elle l’a dressé exprès pour me faire du mal.
Alors, à la bibliothèque, je n’y vais plus trop, même si ça me manque.
La plupart du temps, je suis donc rue Montbrion. Pour aller chez moi, il faut pousser une porte en bois toute déglinguée, au-dessus de deux marches en pierre. Puis on monte des escaliers avec des tommettes rouges dessus, comme il y a dans notre salon, deux étages plus haut. Dans le salon, on peut trouver ma mère, assise sur le canapé recouvert d’un drap bleu, devant la télé. Ma mère, elle est encore bien plus grosse que moi, parce qu’elle ne fait que ça : regarder la télé. Elle a des bras tellement énormes qu’elle ne me prend plus dedans, comme quand j’étais petite. Parfois, je m’assieds à côté d’elle et on regarde un dessin animé ensemble. Ce que j’aime, c’est quand elle rigole, alors on fait en sorte de ne regarder que des choses drôles.
Mais le plus souvent, je m’ennuie dans ma chambre. Je m’allonge sur mon lit, je prends dans mes bras ma peluche de bébé : un nounours qui s’appelle Victor. Parfois même, je mets mon pouce dans ma bouche, mais ça, j’espère que jamais personne ne le saura, et puis je rêve.
Je repense à ces livres que j’ai lus, et je m’imagine dedans. Par exemple, je suis souvent à la place de Dorothy dans le pays d’Oz. Je danse sur la route de briques jaunes, et je fais claquer mes jolis souliers rouges que j’ai volés à la sorcière. Ou bien je suis Wendy avec Peter Pan, mais il faut bien avouer que le plus souvent je suis Peter Pan lui-même. C’est un garçon, mais je m'en fiche. Je vole au-dessus du pays des enfants perdus. Et puis il y a un livre que j'ai emprunté au moins quatre fois à la bibliothèque, mais que je n'ai jamais eu le courage de commencer, parce qu'il est trop gros. Son titre m'attire comme un aimant. C'est l'île au trésor, de Robert Louis Stevenson. J'espère qu'un jour, je le découvrirai, le trésor de ce livre...
Et puis d’autres fois, je manque d’inspiration parce que je n’ai pas lu assez de livres, et je crève d’envie de retourner à la bibliothèque, mais je repense à Shannon et son chien, et ça me coupe l’envie tout net. Dans ces cas-là, en général, ce sont des idées tristes qui me viennent.
Le soir, mon père rentre à la maison, mais on ne sait pas d’où il vient. Il n’a pas de travail, et il dit qu’il en cherche, toute la journée. Je l’imagine qui se promène dans les rues de Marseille, et qu’à chaque fois qu’il rencontre quelqu’un, il lui demande :
— Vous ne savez pas où je pourrais trouver du boulot ?
Et les gens lui indiquent quelque chose ou quelqu’un en pointant l’index, et mon père, il va dans cette direction-là, jusqu’à ce qu’on lui en indique une autre. Mais à chaque fois, ce sont des mauvaises pistes, et il rentre toujours bredouille. Ma mère, elle doit avoir moins d’imagination que moi. D’ailleurs elle dit toujours que j’en ai trop, de l’imagination. Alors elle, elle lui demande :
— T’étais où ?
— Au Pôle Emploi, il répond.
— Toute la journée ? elle demande encore.
Et c’est en général à ce moment-là que le ton monte, jusqu’à ce que ça dépasse le son des dessins animés, à la télé que ma mère a laissé allumée. Et puis ils se mettent à crier tant qu’ils oublient que je suis là. Alors j’entends plein de phrases que j’aurais préféré ne jamais entendre, mais voilà c’est trop tard. Ce qui revient le plus souvent, c’est le mot argent. Je déteste ce mot-là, qui pourtant devrait être aussi joli que de l’or. Mais il est toujours accompagné de gros mots, dans ces disputes. Et moi je déteste quand les gens parlent mal, alors quand c’est mes parents, c’est pire.
Ce que je sais donc depuis longtemps, c’est que de l’argent, on n’en a pas. Ma mère, elle parle souvent de loyer, et d’expulsion.
La nuit, dans mon lit, je serre Victor l’ours dans mes bras, mais ça ne m’empêche pas de faire des cauchemars. Je rêve que des policiers viennent chez nous, comme j’ai lu dans des livres comme Mon ami Frédéric. Les policiers tambourinent à la porte, ils crient fort, et ils jettent dehors ma mère encore en chemise de nuit, et moi avec. Mon père n’est jamais dans ce rêve-là, peut-être parce que je ne l’ai jamais vu en pyjama.
Ça, c’est la nuit. Le jour, je sais bien que ça ne se passe pas comme ça, que ça, c’était avant, quand il y avait la guerre. Il n’empêche, je ne suis pas bien rassurée, et je me dis qu’au cas où, il faudrait que je prépare un petit sac à emporter vite fait, avec tout ce que j’aime dedans : Victor, mon cahier de français… Il faudrait que je réfléchisse à quoi d’autre encore…
Après les cris, le repas du soir se passe vite, souvent devant la télé, pour que personne ne se sente obligé de parler, même si moi j’aurais bien voulu. J’aurais bien aimé raconter à mon papa et ma maman ma journée à l’école, mes bonnes notes, ou même Shannon, les ballons, et Louna… Mais bon, ils ont assez de soucis comme ça. Alors, on laisse le gros monsieur de l’émission, aux dents toutes blanches, parler à notre place, et poser plein de questions d’un air mystérieux.
Tout ça pour dire que mon père et moi, on n’a pas trop d’occasions de se parler, et il n’en a aucune pour m’appeler Sa Vahiné. Mais bon, qu’est-ce que vous voulez, c’est la vie.
Je peux encore vous dire que je fais souvent le même rêve. Je sais que c’est à cause des petits romans que je lis parfois. Je rêve que mon père s’énerve plus fort que d’habitude, le soir quand il rentre. Et moi, comme une nouille, c’est le moment que je choisis pour lui montrer les bonnes notes dans mon cahier. Lui, forcément, il s’en fout, et ça le fiche encore plus en rogne que je sois devant lui comme ça avec des yeux de merlan frit, alors il balance mon cahier par terre d’un geste de la main. Quand elle revient, la main, c’est pour me ficher une claque. Et là le temps s’arrête, tout le monde reste immobile. Mon père a dans ses yeux plein de regret, et ma mère a dans les siens plein de reproches. Dans les miens il y a plein de larmes, mais j’ai comme un soulagement dans le cœur, bizarrement. Il n’empêche, je m’enfuis à toutes jambes dans l’escalier, en claquant la porte, et je vais me planquer quelque part, juste assez bien pour qu’ils mettent longtemps à me chercher. Mais pas trop bien pour qu’ils puissent quand même me retrouver. Je ne sais pas, moi, ça pourrait être dans un creux d’un mur, devant la porte de la bibliothèque du Panier. Certaines fois, dans mon rêve, le chien de Shannon finit par sauter de son balcon et me dévorer toute crue. Et tout le monde pleure, et me regrette, même Shannon et Louna.
— Elle était sympa cette fille, finalement, on a vraiment été dégueulasses, elles se disent entre elles.
Et elles se baladeront toute leur vie avec ce sale regret dans le cœur qui les empêchera toujours d’être heureuses. Bien fait.
D’autres fois, le chien dort à poings fermés, et mes parents finissent par me retrouver. On se jette tous dans les bras les uns des autres, et on pleure à torrents. Mon papa me berce et me dit :
— Ma pauvre petite Vahiné, pardon, pardon. Je le ferai plus, et je vais m’occuper de toi, maintenant.
Ma mère me berce à son tour et me dit :
— Ma puce, pardon. Je ne vais plus jamais regarder la télé, je vais me bouger les fesses, perdre des dizaines de kilos, et on pourra aller se balader toutes les deux dans les rues de Marseille en se tenant la main.
Et puis hop, je me réveille, et je me dis que, décidément, on en rêve des bêtises. Des bêtises plus grosses que dans les romans, même.
J’ai un autre rêve plus rapide : mes parents meurent dans un accident de voiture, et tout le monde me plaint et s’occupe de moi. Mais après, même mon imagination débordante n’arrive pas à deviner la suite, alors ça n’est pas très amusant.
Le matin, quand je me réveille, je vais dans la cuisine. Il y a souvent déjà mon père, en pantalon de jogging, avec un tee-shirt tout froissé, qui boit son café. C’est ma mère qui dort plus longtemps : il faut toujours qu’ils fassent pas comme les autres, mes parents. Je me prépare mon chocolat toute seule pendant qu’il écoute la radio. Là, ça pourrait en être une, d’occasion de se parler. Mais non. Durant tout ce temps, la voix du présentateur des informations remplit la cuisine.
Un jour qui aurait pu être comme les autres jours, la maîtresse dit :
— Voilà, c’est Julien, il va rester dans notre classe. J’espère que vous serez gentils avec lui.
Je devine tout de suite que ce jour-là sera différent.
Julien est à côté de la maîtresse, bien droit. Il y en a déjà qui pouffent parce qu’il porte un cartable. Je veux dire, un vrai cartable comme ont les petits du CP, qui se porte sur le dos avec des sangles sur les épaules. Même moi, je n’aurais jamais osé ça. J'ai comme tout le monde un sac à dos, mais attention, qu’il ne faut pas porter sur le dos. Il faut le porter sur une épaule pour être dans le coup, même si on est tout tordus d’un seul côté quand il faut ramener à la maison les livres pour travailler.
Et puis Julien, il a une drôle de tête, avec une tignasse brune et de grosses lunettes de savant. Je souris parce qu’il me fait penser à Harry Potter, et j’adore Harry Potter. Les films, parce que les livres, c'est comme L'île au trésor, ils me font peur tellement ils sont gros. Je l’ai tout de suite trouvé sympa, moi, ce garçon, même s’il est trop bien habillé. Les autres garçons commencent déjà à se moquer de sa chemisette bleue bien repassée, et de ses chaussures qui ne sont pas des baskets. Mais la maîtresse les fait taire, et elle entreprend de déplacer deux ou trois élèves pour trouver une place à Julien, en réfléchissant intensément. On voit qu’elle regrette de ne pas y avoir pensé avant, parce que c’est un sacré casse-tête. Elle ne veut pas que Julien, comme il est nouveau, se sente isolé à la seule place libre, à un bureau tout seul au fond de la classe. Elle demande donc à Mehdi de céder sa place, mais il ne peut pas non plus être tout seul à un bureau parce qu’il a besoin d’être aidé tout le temps, alors elle le met à côté de Yasmina, à la place de Justin, mais finalement elle se rend compte que c’est aussi à côté de Yasser, et que ça va faire la foire, tous les deux ensemble. Alors elle déplace Yasser pour y mettre Mélanie à la place, mais du coup Mélanie est à côté de Yasmina : deux pipelettes, ça ne peut pas coller, et en plus, elle ne sait plus quoi faire de Justin. Elle doit déplacer encore quelqu’un, et au final, ça dure bien dix minutes pendant lesquelles tout le monde rigole et parle de plus en plus fort. C'est dans le bazar que, sur les nerfs, elle finit par demander à Bryan d’aller tout seul au fond, et au petit Yacoub qui est à côté de moi, un petit gars pas méchant mais qui me pompe toujours dessus, d’aller se mettre à côté de Shannon, le pauvre. Et à sa place, tout près de moi, donc, elle met Julien.
Je suis aux anges.
— Hé, regardez, elle rougit, la grosse !
Ça, évidemment, c’est cette peste de Shannon. L’explosion de rire se prépare, mais, avant même que la maîtresse ne réagisse, c’est Julien qui dit d’une voix forte et claire :
— Moi, je la trouve jolie.
Tout le monde en reste bouche bée, et moi la première. Ça dure deux secondes, et ensuite les autres commencent leurs blagues foireuses, genre Hou les amoureux. Mais c’est fou, on dirait qu’il s’en fiche complètement, Julien, de ce que les autres disent. Il est toujours droit, le regard bien clair à travers ses grosses lunettes, et il m’adresse un petit sourire.
Alors moi aussi, je m’en fiche pas mal de ce que disent les autres. Ouais, pour la première fois, je m’en fiche vraiment pas mal.
Cette journée-là et celle du lendemain, je les vis comme sur un nuage. À chaque fois que Julien m’adresse la parole, pour me demander une règle ou un stylo, c’est avec un petit sourire mignon, et un regard tout doux au travers de ses grosses lunettes. Je ne vois plus rien autour.
On se rend compte qu’on est un peu pareils dès la première interro de français. Elle est super dure, parce que c’est de la conjugaison, sur le passé composé. Tout le monde s’embrouille tout le temps avec ce passé composé : il y en a même qui finissent par mettre des s ou des e au hasard à la fin des participes passés, tellement ils sont perdus, les pauvres. Il n’y a que moi dans la classe qui maîtrise à peu près, parce que j’ai compris que les mots sont des petits bonshommes qui se baladent sur la feuille. Il y a des mots filles et des mots garçons, et parfois ils sont tout seuls et d’autres fois en groupes. Au début, ils sont tout nus et il faut les habiller. On ajoute alors à leurs vêtements des e ou des s, pour qu’on comprenne à qui ils sont. Bien sûr c’est un peu sadique, parce que les vêtements sont éparpillés loin après le verbe, parfois, et il faut les chercher consciencieusement. Et puis il y a le verbe avoir qui les empêche de se vêtir, même si on a très envie qu’ils n’aient plus froid, nos petits bonshommes, mais j’ai fini par comprendre qu’on pouvait les habiller en allongeant la phrase avec d’autres verbes.
La seule chose que je n’ai jamais comprise, c’est quand il y a un mot fille et un mot garçon, ou même plein de mots filles et un seul mot garçon. Dans ce cas-là, on s’en fiche de l’égalité entre les sexes, et hop, on habille tout le monde en garçon, obligé. La conjugaison a certainement été inventée par un garçon…
D’habitude, en interro de conjugaison, mon voisin patauge lamentablement, et tente toujours de regarder au-dessus de mon bras. Bah, je le laisse faire, en général. C’est si facile pour moi que je ne vois pas pourquoi je n’en ferais pas profiter les autres. Sauf que la maîtresse s’en aperçoit toujours, elle n’est pas si bête…
Mais cette fois-là, je ne sens aucun regard sur ma feuille, et du coup je termine encore plus vite. Je lève les yeux, et je m'aperçois que Julien a terminé en même temps que moi. Je jette un œil curieux sur ses réponses : elles sont justes ! On se regarde tous les deux, et on s’adresse un sourire complice. C’est la première fois qu’on trouve, l’un et l’autre, un second fortiche en habits de mots…
Tout le reste de la classe s'aperçoit vite que ce garçon-là est particulier. D’abord, il écoute attentivement quand la maîtresse explique quelque chose, et même il ajoute son petit grain de sel. Au début les autres se moquaient de lui, puis ils ont vite été bluffés par tout ce qu'il sait. Et surtout, ce gars-là, il ne se démonte jamais.
C’est en géographie qu’on a été le plus surpris, tous.
La maîtresse déroule le grand planisphère de l’Europe et tente de faire rentrer les petits anneaux de métal dans les crochets au-dessus du tableau. Elle doit faire appel à l’aide de Thomas et Mehdi qui sont déjà bien plus grands qu’elle. Une fois que c'est fait, elle examine la carte un moment pour elle toute seule, et elle dit :
— Et m…
On comprend bien qu’elle se retient de dire un truc pas poli, et elle marmonne quelque chose comme ça :
— Faut absolument que j’achète un nouveau planisphère…
Puis elle fait un sourire de télévision en nous regardant, et elle dit :
— Bon, cette carte n’est pas vraiment à jour, mais on va faire avec. Hé bien, ça peut être un bon exercice : quelqu’un sait-il ce qui a changé depuis ?
Elle a posé la question machinalement, comme d’habitude, et ensuite elle balaye la classe d’un regard distrait, avec juste un infime espoir. Elle s’apprête finalement à expliquer toute seule, quand un doigt se lève au-dessus de notre forêt d’ignorance, et que la voix de Julien prononce bien fort :
— Moi, madame, je peux essayer…
Elle ne répond même pas, la maîtresse. On entend juste Bryan qui tente faiblement un :
— Quel fayot, ce mec…
Mais c'est tout, parce que Julien se lève après que la maîtresse le lui ait autorisé. Il passe devant elle, il lui saisit gentiment la baguette qu’elle tenait entre ses mains, et il désigne sur la carte une tache toute verte accolée à une autre toute rouge. Dans un silence surpris, sa voix bien claire et nette occupe l’espace de la classe :
— Par exemple, vous voyez, là, on voit écrit RFA et RDA, mais depuis la chute du mur de Berlin en 1989, la République Démocratique d’Allemagne n’existe plus. La République Fédérale d’Allemagne regroupe maintenant tout le pays. Et puis aussi, depuis, plein d’autres pays sont rentrés dans l’Europe, par exemple la Pologne, la Lituanie, la Tchéquie, la Slovaquie…
Un bruit de crayon tombé sur une table : Yasmina l’a fait tomber de sa bouche. Elle mâchouille tout le temps crayons et stylos, Yasmina.
Julien pose la baguette sur le bureau et retourne s’asseoir près de moi, dans un silence religieux.
Pendant toute cette intervention, la maîtresse a regardé Julien avec un sourire de bonheur total sur les lèvres. Elle pose ensuite le regard sur nous tous, et elle sourit davantage encore en nous voyant subjugués. Je crois qu’elle aurait pris Julien dans ses bras si elle avait pu.
L’instant de grâce se brise lorsque Marc lance à Mehdi, en désignant une étendue bleue sur la carte :
— Hé, regarde, ça y est, on connaît ton vrai nom de famille, maintenant : c’est Terranée ! Mehdi Terranée, ah ah !
Mais la maîtresse est contente quand même. Elle dit que c’est un beau mot-valise et qu’on s’amusera à en inventer d’autres plus tard. Elle continue sa leçon sur l’Europe, avec un rayonnement qu’on ne lui connaissait pas.
L’effet bénéfique de tout ça, c’est que moi non plus je n’ai plus peur de montrer à tout le monde ce que je sais. Et c’est pareil pour plein d’autres élèves. C'est comme si Julien avait changé la donne dans notre classe de faux ignares. On se rend compte maintenant que tout le monde sait plein de choses, mais on le cachait de peur de passer pour des fayots. Grâce à Julien, on n’a plus honte.
Dans la cour aussi, il passe pour un extra-terrestre. C’est le seul garçon, oui le seul, qui ne joue pas au foot. Au début, les autres essayaient de l’enrôler, mais il répondait :
— Bof, tu sais, je n’aime pas trop ça, le foot.
En échange, l’autre lui lançait un regard scandalisé, comme s’il avait prononcé le plus gros mot du monde. Il faut dire qu’à Marseille, le foot, c’est sacré. Toute la population vénère l’OM, et Zidane aussi, même s’il a pris sa retraite. Chaque match, c’est une messe. Chaque victoire, c’est la fête qui embrase le Vieux-Port. Et chaque jour, ce sont des milliers de minots dans les cours d’école qui rêvent de se retrouver dans le stade vélodrome, ovationnés par un public en bleu et blanc, qui scandent leurs prénoms.
Mais Julien, non. Il descend dans la cour avec une Gameboy, ou même parfois un bouquin, ou rien du tout, et il discute avec les autres. Parfois, il s’assied à côté de moi sur le banc. La première fois, j'ai rougi comme une pivoine. Il m'a demandé :
— Pourquoi tu restes là à rien faire ?
— Ben qu’est-ce que tu veux que je fasse ? lui ai-je répondu, un peu vexée.
— Je ne sais pas, moi, comme les autres filles. Sauter à la corde, ou à l’élastique…
— C’est pour les gamines, ça…
— Ah. Ou bien danser comme celles de la classe…
J'ai haussé les épaules. Je me suis demandée s’il était aussi intelligent que ça, finalement. Je l'ai regardé attentivement, et j'ai articulé, avec un pincement dans le cœur :
— Dis, tu te fiches de moi, c’est ça ?
Ça a été à son tour de me regarder, et il a répondu :
— Ben non, pourquoi ? Enfin, tu as le droit de ne pas aimer ça. Et puis après tout, tu as raison, on n’est pas si mal, sur ce banc…
Mais on est vraiment devenus amis le jour où je lui ai demandé :
— Comment tu fais pour connaître autant de choses, en français, en géographie et tout le reste ?
Il a rigolé et répondu :
— Tu sais, je ne sais pas autant de choses que ça. C’est juste que j’ai un livre que je lis tout le temps. À force, je le connais par cœur. C’est un livre que m’a offert ma mère.
Là, il y a eu comme un voile qui est passé devant ses yeux, mais je n’ai rien osé demander. Alors il a continué :
— C’est un livre qui s’appelle : Tout sur tout, pour les petits curieux de dix ans. Forcément, il y a tout ce qu’on doit connaître jusqu’en CM2. C’est super bien expliqué, alors voilà…
— Il y a même des leçons sur le passé composé ?
— Ah non ! C’est surtout des sciences, ce genre de choses… Pour le passé composé… Bon OK, c’est vrai : je suis super intelligent !
Normalement, j’aurais dû le trouver hyper prétentieux, là, et le détester d’un seul coup. Moi, jamais je n’aurais osé dire un truc pareil, même si je le pense parfois. Je l’ai regardé un moment et il avait un sourire tout simple sur les lèvres, alors j’ai rigolé et j’ai dit :
— Ben dis donc, tu dois avoir souvent les chevilles qui enflent, toi !
— Ouais, et les pieds, aussi. Je chausse du 44, maintenant.
— Espèce d’andouille !
Mais je rigolais comme une baleine.
À partir de ce moment-là, il n’a pas arrêté de dire des blagues foireuses pour me faire marrer. Même en classe, ce qui nous coûte de petits ennuis. La maîtresse ne m’a jamais vue comme ça, et me lance parfois de petits regards courroucés pour me faire comprendre que je dois me calmer. Heureusement, je comprends assez vite, et j’arrête de me bidonner, pour me concentrer à nouveau sur ma copie.
Une fois, en classe, il a fait mine de planter sa règle dans le ventre et il a dit :
— Si je meurs, qu’est-ce que tu fais ?
Ni une ni deux, j’ai fait le même geste avec ma règle, et j’ai répondu en souriant :
— Je meurs aussi.
On est vraiment deux extra-terrestres sur la planète Marseille, qui discutent de tout et n’importe quoi : le temps qu’il fait, la leçon de grammaire, le film de la veille à la télé, pour finir par nos petites vies, enfin ce qu’on veut bien en dire. J'apprends qu’il vit seul avec son père, depuis peu à Marseille. Et moi, je lui dis seulement que mes parents ne font pas grand-chose dans la vie. Le plus important, ce n’est pas ça. Le plus important, c’est certaines phrases qu’il dit parfois, comme :
— Si tu veux, on essayera de ne jamais se perdre de vue, même quand on sera grands.
Ou bien :
— Tu pourras venir chez moi, un jour, et on lira mes livres ensemble…
Des phrases toutes bêtes, qui emplissent mon cœur d’une chaleur inconnue.
Mais un jour, Shannon fait des siennes.
J'ai bien vu qu’elle nous regardait bizarrement, Julien et moi, depuis quelques temps.
On est assis à discuter sur notre banc dans la cour, lorsqu’elle cesse de danser et qu’elle s’approche. Sans rien demander, elle s’assoit à côté de Julien. Tout près de lui. Et elle commence à lui parler. Comme si moi je n’étais pas là, de l’autre côté. J’en reste bête. Elle a ses beaux cheveux ondulés qui se perdent dans le cou de Julien.
— Dis, tu aimes qui comme chanteur, toi ? Et comme acteur ? Quel film tu as aimé, ces derniers temps ?
Et Julien répond, tout content de lui. Tout content qu’on s’intéresse à lui, sans doute. Je bous intérieurement, mais je n’ose rien dire. Après tout, il a le droit de discuter avec qui il veut…
Quand ça sonne et qu’il faut se mettre en rang, il me glisse à l'oreille :
— Finalement, elle est sympa, cette Shannon…
Heureusement, je peux me consoler avec l’ouverture de l’Alcazar.
Si vous n’êtes pas de Marseille, vous allez vous imaginer qu’il s’agit d’un casino, ou d’un cirque, ou d’une boîte de nuit, et vous allez penser que la suite de mon histoire va être pleine de rebondissements fantastiques, où la petite Pauline va se noyer dans les dettes de jeu, ou qu’elle va devenir une acrobate célèbre, ou encore qu’elle va sombrer dans l’alcoolisme au milieu des épaves de la nuit. J’aime bien ces expressions, genre épaves de la nuit. Ça met dans la tête une première image : des bateaux échoués sur le quai des Belges après une tempête, même si ça n’arrive jamais. Mais quand on lit la phrase en entier, on comprend que c’est autre chose, et on voit clairement des pauvres gens échoués sur une table comme des carcasses de pointus. Comme j’ai beaucoup d’imagination, je vois même des gabians qui leur picorent les yeux…
Mais si vous êtes de Marseille, vous avez tout de suite compris, parce que ça a fait un sacré foin, à la télé et dans les journaux, l’ouverture de l’Alcazar. Au début du siècle dernier, c’était un théâtre. Et puis ils l’ont détruit, sauf la façade parce qu’elle était super belle, pour construire autre chose. Tout le monde pensait que ce serait un parking, parce qu’à Marseille, il y a trop de voitures et pas assez de places pour les garer. Alors ils ont commencé à creuser. Et puis là, il y a eu un gars avec un casque orange, qui a levé la main et qui s’est dressé contre la grande gueule d’une pelleteuse qui s’est arrêtée juste à temps, et il a crié : STOP ! Parce que ce gars-là, avec ses yeux perçants, il avait vu quelque chose d’extraordinaire : peut-être une amphore ou un crâne d’homme préhistorique, ou un squelette entier de mammouth, en tout cas c’était précieux. Remarquez, ils auraient pu s’en douter, ceux qui ont commencé le chantier, parce que c’est toujours pareil à Marseille : dès qu’on commence à creuser un peu profond, on tombe sur des vestiges hyper vieux. Du coup, tout met toujours des lustres à se construire, parce que ça reste très longtemps un trou béant dans lequel s’agitent des archéologues. Ils plantent des tout petits bâtons dans le sol, entre lesquels ils attachent des fils très fins, pour délimiter un carré de terre, et puis là ils farfouillent comme des gamins dans un bac de sable, mais tout doucement, avec des pinceaux délicats. Après, ce qu’ils trouvent, ça va dans les musées où nous amènent les maîtresses, et où tout le monde s’ennuie plus ou moins.
Je me demande si mon crâne ennuiera des hordes d’enfants, dans plusieurs centaines d’années…
Quoi qu’il en soit, ce parking, il n’a jamais vu le jour, parce que ça ne devait être qu’une rumeur, sans doute. À la place, ils ont eu une autre idée, bien meilleure à mon avis, mais c’est peut-être parce que je n’ai pas de voiture à garer, moi. Ils ont décidé de construire une bibliothèque.
Cette décision, je l’ai apprise quand j’étais toute petite, et j’ai attendu, attendu, et je me suis même demandé si ça allait voir le jour avant que je devienne vieille.
Pour que vous compreniez pourquoi c’est si extraordinaire pour moi, il faut que je vous explique bien où ça se trouve : quand je sors de chez moi, je prends le passage de Lorette, puis je descends la rue de la République, puis je parcours la rue Colbert qui passe à côté de la grande poste, et voilà j’y suis, à l’Alcazar du cours Belsunce. En cinq minutes, j’y suis !
Alors vous imaginez bien que dès que je peux, le mercredi de l'ouverture, je suis là avant tout le monde. Je suis impressionnée, parce qu’ils l’ont vraiment réussi, ce bâtiment, je trouve. D’abord, il est super haut, et absolument personne n’habite au-dessus. Ça m’a drôlement soulagée de voir ça : il n’y aura jamais aucun chien pour m’empêcher de venir. Et jamais rien d’autre, d’ailleurs, parce qu’à l’entrée il y a plein de vigiles, et il suffirait que je crie pour qu’on me défende et me fasse entrer, coûte que coûte.
Sinon, c’est tout en verre avec des plaques de marbre, comme dans les bandes dessinées de science fiction, sauf qu’ils ont gardé l’entrée de l’ancien théâtre. Je trouve ça pas bête : c’est mieux que de la mettre dans un musée où personne ne l’aurait jamais regardée. C’est vrai qu’il est beau, ce haut porche en ferronnerie comme la Tour Eiffel, avec des petites figures jaunes et grimaçantes. Ça lui donne un air bizarre, à cette façade. Ils aiment bien faire ça, à Marseille : mélanger l’ancien et le nouveau.
Je reste le nez en l’air, à admirer tout ça, pendant un long moment.
En peu de temps, il y a une foule incroyable autour de moi. Je suis toute étonnée, parce qu’il n’y a jamais personne devant l’entrée de la bibliothèque du Panier, et j’avais fini par m’imaginer qu’il n’y avait pas grand monde qui aimait les livres. Je suis un peu déçue, aussi, parce qu’il y a plein d’autres petites filles comme moi, alors que je pensais que j’étais un peu spéciale, avec ma passion des bouquins. Mais je me dis qu’elles, elles vont sans doute ne prendre que des bandes dessinées, ou des disques de chanteurs débiles. Et puis après tout, si elles pouvaient toutes lire au moins un petit roman, ça les rendrait moins bêtes, et elles ne harcèleraient plus les filles comme moi. On peut rêver…
Ça ouvre, et tout le monde s’engouffre. Je reconnais pratiquement tout mon quartier qui est là : des bonnes femmes que je n’ai jamais vues qu’avec leur panier plein de légumes, des bonshommes qui sont toujours assis en bas de chez eux ou accoudés aux tables des bistrots, et plein de mes camarades d’école, que je ne croyais intéressés que par l’OM ou les émissions de brailleurs de chansons. Ça me fait vraiment drôle de voir tout ce monde-là pressé pour entrer dans une bibliothèque. D’abord, je suis agacée qu’ils empiètent sur mon univers, puis petit à petit je ressens comme une chaleur en moi, comme si j’étais moins seule.
Dès que j'entre, je me sens chez moi.
Pourtant, c’est vraiment impressionnant. Même l’intérieur est tout en verre, jusqu’au plafond. Des ascenseurs, en verre aussi, montent et descendent du rez-de-chaussée au troisième étage. Et c’est tellement grand ! J’en ai le vertige. Tous ces livres à découvrir ! J’ai une sueur d’angoisse, soudain : je me dis que c’est trop beau, que ça ne peut pas être pour moi, tout ça. Alors, en tremblant, je vais voir une dame qui surveille tout ce monde, parce que celles de l’accueil, elles sont trop occupées : une file de gens, jusqu’à dehors, attend pour s’inscrire. C’est une dame noire en costume bleu, avec un gentil sourire.
— Madame, je lui demande, est-ce que je peux emprunter des livres avec ma carte de la bibliothèque du Panier ?
— Bien sûr, si elle est à jour. Sinon on t’en fera une autre, avec une puce.
Là, je tremble plus fort, en demandant :
— Ça va me coûter combien ?
Et je revois en même temps le regard de ma mère à chaque fois que je lui demande les sous que réclame l’école. Le mot coopérative représente pour moi une terreur de chaque rentrée des classes, et même si la maîtresse comprend bien qu’il ne faut pas trop insister, j’ai honte de ne pouvoir jamais rien donner. J’en veux à chaque fois terriblement à mes parents, à la maîtresse, au monde entier. Mais la dame noire sourit davantage et répond :
— Ne t’inquiète pas : rien du tout. Je t'assure !
Je me demande si elle ne se moque pas un peu de moi. Je sais bien depuis longtemps que personne ne fait de cadeau à personne, ça c’est une phrase de ma mère. Mais je finis par croire la dame, elle a des yeux sincères. Mon cœur devient tout léger.
Je ressens comme une grande ivresse quand je pénètre, au rez-de-chaussée, dans l’espace réservé aux livres jeunesse. Mais soudain, un coup au cœur : devant l’écran d’un ordinateur posé sur une grande table au centre de la pièce immense, Shannon me fixe de son regard mauvais.
Sans son chien, mais quand même.
Mais ça n’est pas le pire.
Si Shannon, avec ses boucles en cascade sur ses épaules, et son joli tee-shirt blanc, me regarde avec cet air provocant, c’est parce qu’à côté d’elle, il y a… Julien.
Il est habillé comme à son habitude, avec une chemisette jaune cette fois-ci, avec ses lunettes et son visage presque aussi rond que le mien, sauf que lui, il est beau. Je me sens moche avec mon jean tout large, et ce grand tee-shirt noir qui m’enveloppe comme un sac de patates…
Julien explique un truc à Shannon, en pointant son doigt sur l’écran. Je m'approche sans réfléchir, tellement je suis sonnée, alors que je ferais mieux de les ignorer, et de garder juste une épine dans le cœur. Ça ne serait pas la première, de toute manière : mon cœur, je me dis des fois qu’il doit ressembler à une sorte de porc-épic, maintenant. Mais en m’approchant comme ça, je m’expose sans doute à un grand coup de sabre qui le couperait en deux tout net.
Je suis si près que j’entends Julien :
— Regarde, Shannon, si tu recherches un livre qui parle de Marseille, par exemple, tu tapes Marseille, là, et tu cliques. Tu vois, il y en a plein.
Pendant ce temps, elle n’écoute rien, elle ne fait que me fixer avec un sourire en coin, et elle se rapproche de plus en plus de Julien. Elle finit par pratiquement coller son nez au sien, et là, je ressens pire qu’un sabre. Une rafale de mitraillettes me transperce la poitrine.
Julien lève le nez, un peu surpris, et voit que je suis là, en face, de l’autre côté de la table.
— Tiens, salut, Pauline. Ça me fait plaisir de te voir.
Menteur, c'est ce que je pense.
— Salut.
C'est ce que je réponds.
Comme je ne peux pas en supporter davantage, je n'ajoute rien, et je me dirige vers les étagères des romans. Cette fois, c’est incontrôlable, j’ai des larmes qui me picotent les yeux, si bien que je n’arrive même pas à lire les titres. Puis je sens quelque chose sur mon bras : c’est la main de Julien.
Sans rien dire, il me mène hors de l’espace jeunesse, dans le couloir, à côté des ascenseurs. Il y a plein de monde partout. Julien me plante devant lui, et il me regarde droit dans les yeux :
— Hé, qu’est-ce que t’as, Pauline ? Pourquoi tu pleures ?
Mais je n’ai même pas le temps de répondre, parce que Shannon apparaît subitement devant nous, avec un orage dans les yeux. J'entends alors un ding, et un groupe de gens nous bouscule pour sortir d’une cabine d’ascenseur qui vient de s’ouvrir juste à côté. Shannon me pousse l’épaule à ce moment-là, en sifflant :
— Tu fais ton cinoche pour faire craquer ton petit Julien, hein ?
Mais je ne m’y attends tellement pas, et la colère a tellement augmenté son geste, que je me retrouve deux mètres plus loin… dans l’ascenseur. Julien veut prendre Shannon par le bras pour lui dire quelque chose, mais elle semble ne pas en avoir fini avec moi. Elle se précipite pour me provoquer à nouveau, entraînant Julien avec elle. Ce n’est qu’au second ding qu’elle semble réaliser où elle se trouve : dans la cabine de l’ascenseur, qui vient de se fermer.
— Oups, dit-elle.
Elle s’élance pour appuyer comme une forcenée sur le bouton qui ouvre les portes, mais sans faire exprès, dans sa précipitation, elle actionne d’abord le bouton 3. On se retrouve donc tous les trois là-dedans, et le sol s’éloigne.
Shannon a un moment de flottement, avec de la peur dans son regard. Mais elle se ressaisit vite. Elle pose les mains sur la ceinture de son jean, et nous toise d’un air narquois. Elle ricane :
— Désolée de vous avoir interrompus dans votre passionnante discussion…
Nous, on la regarde de façon stupide. Puis je réagis et appuie sur le bouton du rez-de-chaussée, pour redescendre et nous échapper des griffes de cette folle. Mais Julien veut, de son côté, appuyer sur le 1.
— C’est l’autre étage de l’espace jeunesse, dit-il.
Shannon ricane comme une démente, et elle se met à appuyer sur tous les boutons à la fois. Et ce qui dit arriver arrive : l’ascenseur s’arrête, bloqué entre les niveaux 1 et 2. On se regarde, tous les trois, un peu ahuris, avant qu’on ne remarque que tout le monde à l’extérieur nous regarde aussi, comme si on était de pauvres petits insectes pris dans une cage de verre.
— C’est malin, dit Shannon comme si c’était de notre faute.
Mais on n’a le temps de rien répondre. Les pieds de la dame noire qui m’a renseignée un peu plus tôt apparaissent au niveau de nos têtes. Elle s’agenouille et nous crie :
— Ne vous affolez pas, les enfants ! Patientez un peu, on va vite débloquer ça !
Et elle marmonne quelque chose à un téléphone, en se redressant. Elle parle un petit moment, puis se penche à nouveau. Elle a un petit air ennuyé. Nous aussi, mais c’est parce qu’on a entraperçu un morceau de sa culotte sous sa jupe. Elle crie à nouveau :
— Les enfants ! Ça prendra un petit peu plus de temps que prévu. Il faut attendre que le réparateur arrive et… Enfin, ça va prendre une petite demi-heure, je pense. Pas de panique, hein ! Et patience !
Elle a l’air d’avoir plus peur que nous.
Nous, on s’assoit, et on commence à regarder d’un air intéressé toute cette fourmilière de gens en-dessous et au-dessus de nous, qui souvent nous montrent du doigt. On est un peu les stars du moment, c’est rigolo.
Il n’empêche, se retrouver tous les trois enfermés là-dedans, si proches les uns des autres, c’est super bizarre.
D’abord, aucun de nous ne dit rien. Puis Julien, qui s’est assis à côté de moi, adossé à la paroi, s’approche encore et pose sa main sur la mienne :
— Ça va, tu ne t’es pas fait mal, avec tout ça ?
Je n’ai même pas le temps de répondre, parce que Shannon, agenouillée un peu plus loin, nous lance un éclair avec ses yeux, en ricanant :
— Ben non, rembourrée comme elle est, elle ne risquait rien !
— Pourquoi t’es méchante avec elle ? demande Julien.
— Et toi, pourquoi t’es gentil avec cette grosse ringarde ?
C'est alors comme une énorme boule de feu qui me vient de l’estomac, et qui remonte dans ma gorge, pour exploser dans ma tête. Je ne contrôle plus rien, et je me jette sur cette peste.
Je ne peux plus réfléchir à rien. J'empoigne sa tignasse et tire aussi fort que je peux. Pendant ce temps, elle hurle, et me griffe pour se défendre. Julien, lui, essaye de me dégager et me tire en arrière. Mais on est entrées toutes les deux comme dans un autre espace-temps. Peut-être bien qu’on est dans la quatrième ou la cinquième dimension, et que plus rien d’autre n’existe à part nous deux et le mal qu’on veut se faire. Je n’ai jamais ressenti ça, et au bout d’un moment, quand elle réussit à me ficher une claque monumentale, j’ai carrément peur.
Je stoppe tous mes gestes et le décor autour réapparaît d’un coup. Julien qui réussit enfin à se placer entre Shannon et moi, les parois transparentes de l’ascenseur, et derrière, des tas de gens effarés d’avoir assisté à la bagarre la plus violente du monde entre deux petites filles. De l’univers, même.
J’ai super honte, soudain, et super mal aussi parce qu’elle a les ongles bien coupants, cette fille, mine de rien. Je pose la main sur ma joue et je vois qu’elle saigne. Des griffures me rayent les bras. Shannon n’est pas beaucoup mieux. Je tiens encore entre mes doigts une touffe de ses cheveux en bataille, et elle se tient le ventre que j’ai bourré de coups de poing. Moi qui n’ai jamais fait de mal à une mouche…
La dame noire revient au bout d’un moment, et nous considère avec stupéfaction :
— Bon sang, mais qu’est-ce qui s’est passé, là-dedans ?
On ne répond rien. Alors elle continue :
— Bon, écoutez, ce sera plus long que prévu. Le réparateur a des petits problèmes pour venir. Les embouteillages, vous savez ce que c’est. Hum… Essayez de ne pas vous entre-tuer, en attendant, OK ?
On hoche la tête faiblement, et elle repart en secouant la sienne. Ben oui, on n’a pas de quoi être fières, Shannon et moi.
Une bonne heure s’écoule dans un silence hostile, pendant lesquelles on panse nos blessures comme on peut, chacune dans un coin opposé de l’ascenseur, observées par les passants médusés, et d’autres qui restent là à nous observer. J’ai envie de leur jeter des cacahouètes. Julien est adossé à mi-distance entre elle et moi, et il ose enfin une question qui semblait lui brûler les lèvres :
— Mais pourquoi vous vous détestez tellement, toutes les deux ?
Ils sont naïfs, les garçons. Même le plus intelligent d’entre eux pose parfois des questions complètement stupides.
Malgré tout, je me creuse les méninges, et je vois que Shannon aussi. On se regarde un moment, puis on regarde Julien, mais on ne répond strictement rien.
Le silence retombe pour un long moment.
Comment avouer l’inavouable ? Comment Shannon peut-elle expliquer qu’elle me déteste parce que je ne suis pas conforme à ce qu’on montre partout ? Il y a des gens comme ça qui ne supportent pas ceux qui sont un peu différents…
Et moi, comment puis-je expliquer à Julien combien je suis jalouse de la beauté de Shannon ? Impossible. Plutôt mourir. Là, dans cette cage d’ascenseur…
Pourtant, au bout d’un long moment encore, je regarde Shannon qui a l’air de dormir, la tête enfouie entre ses bras posés sur ses genoux, et je m'approche de Julien. Je finis par lui lancer une phrase qui me brûle les entrailles, comme on lance une grenade, mais assez doucement pour que Shannon n’entende pas.
— C’est dégueulasse, Julien, que tu préfères Shannon juste parce qu’elle est plus jolie que moi…
Je regrette tout de suite. La honte me cloue au sol de l’ascenseur. Je crois bien qu’elle va en faire fondre le plancher, et que je vais dégringoler jusqu’en bas, et mourir comme ça, finalement.
Julien ouvre la bouche d’étonnement. Il émet quelques sons bredouillants, avant de dire :
— Ben ça alors, tu es jalouse, ma parole !
Perspicace, le petit gars.
Julien reste un moment sans savoir quoi dire. Puis il finit par poser sa main sur la mienne. Il dit :
— Toi aussi, tu es jolie, Pauline, je te l’ai déjà dit… Et puis…
— Et puis quoi ?
J’ai le cœur qui bat très vite.
— Et puis, tu as quelque chose en plus, toi…
J'ouvre les yeux plus grands pour mieux voir les siens. Je remarque qu’il y a un peu de vert dans ses iris marron, et que c’est super joli. Je crois bien que ma poitrine aurait pu exploser si Shannon n’avait pas relevé la tête en nous jetant un regard étrange. Alors je m'éloigne un peu de Julien. Mais on se fait un clin d’œil, tous les deux, qui décharge subitement mon cœur d’au moins mille tonnes…
Il y a toujours autant de monde qui passe devant nous. Certains s’en fichent qu’on soit coincés là, et d’autres nous regardent d’un air effaré, parce qu’ils pensent peut-être que personne n’a été alerté. Mais ceux qui sont là depuis le début, fidèles au poste de leur curiosité, se chargeent de les tenir au courant d’un air important. Il y a même un petit môme de quatre ou cinq ans, au deuxième étage, qui n’arrête pas de nous faire des grimaces.
Ça fait deux heures qu’on est enfermés. On commence à s’ennuyer sérieusement, surtout murées dans notre silence comme on l’est, Shannon et moi.
Durant un long moment, Shannon reste prostrée, comme un bébé dans le ventre de sa maman. Julien et moi, on finit par croire qu’elle s’est endormie, alors on reste silencieux pour ne pas la réveiller.
Pour passer le temps, je me passe plein de rêves dans ma tête, comme par exemple celui de Superman. D’habitude, c’est dans une cabine téléphonique bien fermée et opaque que Clark Kent se transforme en super héros. Mais de nos jours, il faut bien dire qu’il y en a de moins en moins, de ces cabines-là, avec le téléphone portable et tout ça. Alors ce ne serait pas du tout inimaginable qu’il se reporte sur les ascenseurs. Moi, je serais sa petite cousine de la planète Krypton : Supergirl. Et d’un coup, sous les yeux ébahis de Shannon et Julien, je déchirerais mon tee-shirt, dévoilant ma belle combinaison de super héroïne avec un gros S dessus. Je m’envolerais d’un mètre au-dessus du sol, et pousserais sur le plafond de toutes mes forces pour déplacer la cabine de l’ascenseur. Et ensuite avec mes bras musclés, j’ouvrirais sans peine la porte, et hop, sauvés. Julien plongerait alors son super regard avec du vert dedans dans le mien… Mais soudain je ressens une douleur dans les côtes.